Anne Van Der Linden. Le bon genre. Du 12 Mars au 15 septembre 2020

Cher(e)s ami(e)s,

Tout d’abord je vous transmets mes plus belles pensées en ces moments de confinement et de lutte contre ce maudit virus.

Je vous exhorte à continuer à consulter nos différents sites et à rester en lien avec l’oeuvre de nos artistes qui vont bien avoir besoin de votre soutien dans les mois à vernir; nous réfléchissons ensemble à différentes actions pour pérenniser l’activité de chacun et ne manquerons pas de vous en faire part.

Soucieux de promouvoir comme elle le mérite la peinture d’Anne van der LINDEN,  j’ai décidé de prolonger son exposition « Le Bon genre » jusqu’au 15 septembre prochain.

Nous ouvrirons la galerie dés les premières heures de la fin du confinement, aux jours et horaires habituels et célébrerons dignement cette reprise d’activité.

Je compte sur vous et me ferai une joie de vous revoir dés que possible !

Amicalement,

Frédéric Roulette

Exposition du 12 Mars au 15 septembre 2020

 

 

PYROMANNE

La peinture d’Anne van der Linden a déjà donné lieu à de nombreuses digressions. D’aucuns y ont vu l’expression contemporaine d’exactions freudiennes, d’autres le simple prolongement de ses dessins emblématiques. Pour ma part elle m’est toujours apparue comme s’inscrivant dans la grande tradition de la peinture de genre, trop longtemps méprisée par les avant-gardes du siècle dernier.
La peinture dite narrative n’a-t-elle pas été longtemps considérée comme réactionnaire?

c’est oublier bien vite l’importance des Jérôme Bosch, Géricault, l’apport des fresquistes romans ou plus près de nous d’Alfred Courmes ou de Teofil Ociepka. Je crois qu’AVDL ne renierait ni les uns ni les autres, car sa peinture relève de cet héritage et de la fin du cloisonnement des genres, peinture, arts graphiques et visuels, musique, de la fin des années 70. Sa peinture doit autant à l’héritage des primitifs, des romantiques, des fauves de toutes sortes, qu’à la libre figuration et à la culture trash punk; elle se nourrit tant d’une culture populaire et littéraire anachronique que du néoréalisme des activistes allemands et français du début des années 80, elle est cinglante, flamboyante et brutale.

On imagine aujourd’hui qu’AVDL est, à l’image d’autres artistes de sa génération, issue de la mouvance du fanzine alors que son parcours est beaucoup plus classique et que ses premiers émois furent tout d’abord picturaux et dirigés vers l’abstraction lyrique. Sa rencontre, très jeune, ses échanges et sa collaboration avec le « performer » iconoclaste, érudit et radical Jean-Louis Costes, vont alors l’amener à se détacher de la simple recherche plastique pour prendre part à la lutte active, anticonformiste, qualifiée par le duo d’hérétique, en opposition à tout ordre et diktat moral ou religieux.

Grünewald animait les démons, Ensor faisait danser les morts, Füssli visitait nos peurs les plus intimes, AVDL va ouvrir bien grand la boîte de Pandore et l’assortir de l’incommensurable bestiaire des fantasmes féminins. Animisme, sexualité, homicide, pénétration, procréation, défécation, elle va créer une nouvelle sphère d’investigation dans son jardin des désirs du tournant du XXIe siècle.

Dès lors son oeuvre va prendre place comme une traînée de poudre dans le circuit alternatif européen, la galerie Un Regard Moderne exposera ses dessins, Jean Rouzaud et Jean-François Bizot les visionnaires lui apporteront leur soutien, Pascal Saumade fut un des premiers à programmer sa peinture, après Cannibal Pierce et Claude Brabant, au sein du mythique Espace Hérault dédié à la figuration libre, puis me présentera Anne à la fin des années 90 pour que depuis je n’aie de cesse de défendre et de promouvoir son oeuvre.

AVDL va ainsi contribuer à l’avènement de ce qu’Olivier Allemane qualifiera plus tard de « vague scélérate », prolongement de l’avant-scène libertaire, de « l’Esprit français » célébré à la Maison Rouge, et tout en restant en lien avec Jean-Louis Costes, elle collaborera avec Pascal Doury, Bruno Richard, et l’entourage du groupe Bazooka.
Elle intègrera le groupe des Violentes Femmes, aux côtés de Buil, Enjalbert, Siecinska et Torres au début des années 2000 et cofondera  avec son camarade de jeu, Olivier Allemane, la revue Freak Wave à la même période.

Son oeuvre graphique est célébrée tant par l’icône du dessin satyrique, l’immense Willem, que par Robert Combas, le critique Jean Seisser, jusqu’à l’auteur/ éditeur éclairé et fulgurant Stéphane Blanquet qui la produit régulièrement. Pour ma part j’ai toujours perçu dans son travail la marque des grands duettistes, capable de mener en écho et avec le même brio l’oeuvre dessinée et l’oeuvre peinte, les Hogarth, les Daumier, Topor, ou Grandville.

J’ai donc choisi de privilégier sa peinture plus difficilement adoubée, comme pour ses illustres prédécesseurs, et portant, pourtant, toute la plénitude de sa vision.

Dans sa dernière période, la série des petits métiers, AVDL corrobore son attachement à la peinture de genre. On ne peut s’empêcher de penser à un Bruegel qui aurait pris un speed avec Clovis Trouille*, j’y retrouve aussi l’esprit des petits maîtres graveurs hollandais du 17e;

elle passe ainsi de la corporation au corps, et emprunte, plus au nord encore, à Munch, et si AVDL hurle ici la couleur, elle la véhicule par la chair et la distille éclatante dans sa trame narrative. Elle atteint dans cette série à une rare adéquation fonds/forme, nul ne soutient l’autre, tant les deux propos se répondent et nous interpellent en cris.

Comme l’avait très justement fait remarquer AVDL, de genre à dégénéré, il n y a qu’un souffle, et c’est bien d’une certaine dégénérescence de l’humanité via l’une de ses caractérisations sociales, le travail, qu’AVDL souhaite nous parler. Quel véritable lien social crée aujourd’hui le vecteur travail? AVDL pourfend le carcan des castes et des cases. Elle revendique une société protéiforme, transgenre, dénuée de rapport de soumission, un joyeux bordel au temps d’anarchie, stigmatisant à l’extrême les excès du nouvel ordre mercantile de la toile mondiale, ce nouveau sanibroyeur de l’exception humaine et de son aspiration première, le droit à l’émancipation.

Ici rien n’est souligné, tout résulte de son contraire, tour a tour drolatique et féroce, obscène et retenue, crue et complexe, sa peinture déferle en un flot subliminal qui assène autant de coups de boutoir à nos évidences et à l’ordre établi. AVDL dérange, bastonne, se marre, elle fait partie de ces « non-alignés » de l’histoire de l’art, électron libre, agitatrice forcenée des lignes et des repères, elle défie ainsi l' »uninotisme » cynique et désincarné  des pourvoyeurs du luxe et de l’artistiquement correct, dévoyés par la loi du marché.
Au feu, les nouveaux pompiers!

Frédéric Roulette

* L’Association Clovis Trouille, dont AVDL a été membre, a largement contribué au rayonnement de son œuvre au même titre qu-Art Factory